#2 Le genre dans les sciences humaines et sociales de la médecine
Nadja Kollbrunner, Dre. Francesca Arena, Dre. Joëlle Schwarz mars 2026
Nadja Kollbrunner s’est entretenue avec Francesca Arena et Joëlle Schwarz pour évoquer la difficulté à opérationnaliser les concepts des sciences humaines et sociales dans la pratique clinique. La discussion a permis de mettre en évidence l’influence du genre sur la pratique clinique et la nécessité de prendre systématiquement en compte la dimension sociale dans l’enseignement du genre en médecine et en santé. Toutes deux ont joué et continuent de jouer un rôle déterminant dans leur travail de pionnières en matière d’institutionnalisation, de perspectives interdisciplinaires et des défis qui les accompagnent.
Francesca Arena est historienne de la médecine, spécialiste des questions de genre, actuellement Maitre d’enseignement et recherche suppléante à l’iEH2 - Institut Ethique Histoire Humanités de l’Université de Genève où elle enseigne l’histoire de la médecine et du genre à la Faculté de médecine et dirige des travaux de Master dans le domaine du genre et de la santé. Elle a effectué sa maîtrise en Italie où les gender studies étaient déjà bien présentes dans les années 1990. Par la suite, elle a obtenu son PhD à l’Université d’Aix-Marseille. Sa thèse était ancrée sur l’histoire de la médecine avec une perspective de genre. Elle a activement cherché à établir des dialogues interdisciplinaires, en se concentrant sur une approche historique qui vise à contextualiser les notions biomédicales. Elle dirige actuellement le projet de recherche FNS - CMCSS Nuits polluantes : masculinité et médecine en Suisse et en France (XVIIIe - XXe siècles) et l’axe historique du PNR83 Gender and Clinical Practice: an Interdisciplinary Exploration of Clinical Cases dirigé par Joëlle Schwarz.
Joëlle Schwarz est Responsable de recherche et co-responsable de l’Unité Santé et genre au département des policliniques d’Unisanté et Privat-Docente à la Faculté de biologie et de médecine de l’Université de Lausanne. Elle a suivi une première formation en sciences sociales à l’UNIL, puis un diplôme d’études approfondies à l’Institut d’études du développement où elle a découvert les questions de genre en suivant les cours de Fenneke Reysoo. Lorsqu’elle travaillait à l’Institut tropical et de santé publique suisse à Bâle, elle a obtenu un Master en santé publique, puis a effectué un doctorat en épidémiologie où elle a principalement utilisé des approches en sciences sociales. Depuis 2019, elle dirige avec la Professeure Carole Clair l’Unité Santé et genre, assurant un enseignement « médecine et genre » à l’Ecole de médecine de l’UNIL et menant des projets de recherche en épidémiologie sociale et en sociologie médicale sur le genre en santé. Elle est responsable du PNR83 Gender and Clinical Practice: an Interdisciplinary Exploration of Clinical Cases.
Comment vous êtes impliquées dans la formation des futur·es médecins ? Quelles sont vos expériences en matière d’interdisciplinarité ?
Francesca : Je suis actuellement responsable de l’enseignement de l’histoire de la médecine dans notre Faculté : je tente donc de focaliser le cours sur les questions de genre. Je donne, par exemple, depuis cette année académique un nouveau cours sur l’histoire de l’hystérie dans l’Unité de neurosciences qui permet de questionner les stéréotypes de genre à partir d’une maladie qu’on croit disparue, mais qui figure toujours dans le système de classification de l’OMS, l’ICD11. Il s’agit là d’aborder les neurosciences à partir d’un cas spécifique pour voir de quelle manière et pourquoi la médecine a produit, hier comme aujourd’hui, des stéréotypes et comment ils agissent. J’enseigne souvent en binôme avec un·e clinicien·ne pour permettre un dialogue interdisciplinaire. Par exemple je donne ces cours sur l’hystérie avec un neurologue qui fait une partie plus contemporaine sur la clinique de troubles neurologiques fonctionnel et dans l’équipe, nous avons aussi un littéraire. Pour permettre ce dialogue, nous avons préparé le cours ensemble : cela a pris un temps important pour pouvoir se comprendre, mais maintenant, l’interdisciplinarité fonctionne. J’ai pu acquérir des notions de médecine clinique et le neurologue a pu se familiariser aux questions de genre. Travailler de cette manière permet de comprendre les enjeux de genre différemment. Ce qu’amènent les sciences historiques à la biomédecine, c’est une distance critique. La biomédecine regarde les notions dans une démarche contemporaine, sans pouvoir profiter de la distance historique pour saisir les enjeux sociaux. En même temps, comprendre l’urgence opérationnelle de la médecine permet à l’histoire de se situer dans le temps présent.
Joëlle : Notre mandat est d’inclure l’enseignement du genre en médecine. Avec Carole Clair, nous l’avons « hérité » de personnes qui avaient œuvré avant nous, notamment Catherine Fussinger, une historienne de la médecine qui avait mis en place un cours d’introduction « médecine et genre » en binôme avec une clinicienne. On retrouve cette perspective de binôme à l’Ecole de médecine pour la plupart de ces cours en médecine sociale et communautaire. Mes collègues issu·es des sciences sociales travaillent toujours avec des médecins pour avoir des réponses cliniques à donner aux étudiant·es, ce qui a du sens, mais qui constitue aussi une contrainte parce que nous sommes institutionnellement dépendant·es de clinicien·nes. Un autre avantage de ce système en binôme est qu’à travers les enseignements auprès des étudiant·es, nous sensibilisons également nos binômes médecins aux approches et perspectives des sciences humaines et sociales. Il y a aussi une historienne de la médecine, la Professeure Aude Fauvel, qui donne des enseignements liés au genre, notamment à l’histoire des femmes médecins. Partant du cours « hérité », nous avons pu développer un enseignement plus large. À ce jour, nous avons un cours théorique et un séminaire « médecine et genre » et des cours théoriques plus spécifiques autour des maladies cardiovasculaires ou de la douleur. Nous avons mis en place deux enseignements plus pionniers : une premier sous forme d’ateliers en petits groupes qui propose une approche réflexive sur les biais de genre dans la pratique clinique ; et un deuxième sous forme de théâtre-forum qui thématise le problème du sexisme et du harcèlement sexuel dans les milieux cliniques. Tous ces cours sont intégrés au cursus et sont obligatoires.
Pourriez-vous me donner un peu plus d'informations sur cette dynamique pionnière pour une médecine plus sensible au genre ?
Francesca : Je suis entrée à l’Université de Genève il y a 11 ans, en 2014. J’ai commencé à enseigner à la Faculté de médecine et je me suis rendu compte que les outils que j’avais des gender studies n’étaient pas suffisants pour discuter avec les collègues, pour la plupart des médecins ou clinicien·nes qui n’étaient pas formés de la même manière. Leur ancrage à la question du genre était biologique. Ils parlaient de genre, mais ce que j’entendais par-là, c’était plutôt de sexe. Je peux enseigner en autonomie et j’aurais pu continuer à donner mes cours d’histoire de la médecine en appliquant les gender studies. Mais j’ai eu la curiosité de m’ouvrir et d’aller discuter avec les collègues et profiter de la création du Groupe médecine, genre & équité pour favoriser les échanges et l’interdisciplinarité. Au début j’avais l’impression de faire des compromis insoutenables. Il était question d’accepter cette division entre genre et sexe comme si ça allait de soi. Ça m’a permis de me rendre compte que si j’allais à cette rencontre interdisciplinaire, j’avais aussi la possibilité d’apporter quelque chose et de comprendre mieux les enjeux de la médecine. Un outil qui est apparu très précieux pour sortir de ces manières différentes de penser a été l’intersectionnalité. Cela a facilité le dialogue entre nous sur la dimension sociale, politique et économique des inégalités en santé.
Joëlle et moi collaborons depuis quelques années. Nous avons fondé ensemble le Séminaire masculinités, santé, genre à Genève et Lausanne.
Joëlle : Comme je l’ai dit, nous avons hérité du travail de femmes qui ont œuvré pour l’intégration du genre en médecine. Le constat était cependant que le nombre d’heures d’enseignement était inégal entre les universités et que les types de cours et d’approches étaient différents. Pour ces raisons historiques, Genève et Lausanne constituent sans doute un cas un peu particulier dans le paysage en Suisse avec cette articulation de deux disciplines, sciences sociales et médecine. À Bâle, dans les années 2000, il y avait des enseignements médecine et genre qui était portés par la Professeure Elisabeth Zemp. Après son départ à la retraite il y a une dizaine d’années, ses cours sont tombés, certains ont été remis en place, notamment par la Professeure Sonia Merten, médecin avec une forte sensibilité pour les sciences humaines et sociales. Dans les autres facultés, que ce soit Zurich ou Berne, l’orientation est plutôt biomédicale, avec un grand focus sur les maladies cardiovasculaires ou l’oncologie. Ces développements et orientations sont très dépendantes des personnes. En 2021, nous avons obtenu un financement de swissuniversities pour quatre ans qui nous a permis de réunir toutes les facultés de médecine. Ensemble, nous avons créé un curriculum de base « désiré » et la plateforme GEMS (Gender Education in Medicine for Switzerland) pour échanger sur nos différents champs d’expertise. Nous y mettons à disposition nos outils et nos supports d’enseignement, dans l’idée de sororité : histoire de la médecine à Genève, prévention du sexisme et du harcèlement sexuel à Lausanne, cardiologie à Zurich, etc.
Francesca : Nous avons monté le projet « Comment le genre influence-t-il la pratique clinique ? » dans le cadre du PNR83 « Médecine, santé et genre ». Notre démarche, Joëlle en sociologie, moi en histoire, est d’essayer de trouver des compromis épistémologiques pour pouvoir travailler et dialoguer avec les collègues. Nous n’avions par exemple pas du tout considéré, dans les sciences humaines et sociales, que les gender studies ne sont pas forcément pensées pour l’urgence clinique parce qu’elles nécessitent un temps de réflexion.
Quelles contraintes institutionnelles limitent la mise en œuvre de vos méthodes d’enseignement ? Quelles stratégies utilisez-vous pour les surmonter ?
Francesca : L’histoire de la médecine est un cas particulier au sein de notre Faculté, j’ai beaucoup de liberté. Avec le Groupe médecine, genre & équité, nous avons recensé les collègues qui travaillent sur ces questions. Le Décanat vient de soutenir un projet avec les Hôpitaux Universitaires de Genève pour un poste de recherche au sein du Groupe. Une personne va travailler durant trois ans à un nouveau recensement et rencontrer les collègues pour les aider à introduire les questions de genre.
Paradoxalement, l’injonction à faire du genre en médecine est très commune aujourd’hui dans les institutions du nord global. Beaucoup de personnes font référence au genre, mais cliniquement, il est complexe d’apporter des exemples pertinents. Une confusion est faite entre le genre et l’identité de genre. Par ailleurs, la médecine, y compris dans la prise en charge des personnes transidentitaires, est dans une posture souvent voyeuriste. La question qu’il faut aborder, c’est que pour parler de genre, il faut être formé. On ne peut pas parler de genre comme si on parlait de n’importe quoi, c’est une discipline, c’est un champ d’études et tout comme on parle de médecine, pour la médecine de genre aussi il faut être formé. Beaucoup de gens ont commencé à donner des cours sans formation et la question du genre se résumait donc au sexe biologique et aux personnes transidentitaires. C’est une lutte que nous partageons avec Joëlle. Nous essayons d’alerter nos collègues qui sont plus ou moins sensibilisé·es. Nous organisons le 20 mars 2026 un colloque intitulé « Comment enseigner le genre en médecine et santé ? Enjeux méthodologiques et défi de l’interdisciplinarité » qui va dans ce sens. En biomédecine, beaucoup de personnes qui travaillent sur le genre ne sont pas forcément au courant que les études genre existent depuis 50 ans et qu’elles ont déjà réfléchi à la question de la santé. Beaucoup lisent les articles de biomédecine qui ont une approche différente. Ce n’est pas par mauvaise volonté, c’est simplement la contrainte de l’institutionnalisation.
Joëlle : Nous avons deux stratégies : la première, c’est notre enseignement médecine et genre. L’autre, c’est l’intégration du genre dans les différentes disciplines, dans l’idée que c’est aux cardiologues, aux psychiatres, etc. de parler de genre dans leur cours. Certaines choses existaient déjà à Lausanne, il y avait par exemple un professeur de pharmacologie, Thierry Buclin, qui pour des raisons personnelles s’intéressait à la thématique du genre et qui en parlait dans ses cours. Il a pris sa retraite l’année passée et il n’est pas clair pour l’instant si ses cours sont repris. Les enseignements en médecine et genre dépendent beaucoup des personnes. Nous avons avancé de façon plus stratégique ces dernières années en créant des commissions « médecine et genre » ou des groupes comme celui qui existe à Genève. Ces initiatives s’institutionnalisent et lorsqu’il y a des structures, c’est moins lié aux personnes. Dans l’enseignement que nous donnons, nous avons parfois grignoté des heures de cours mais certaines ont aussi parfois été supprimées. Il y a sans cesse de nouveaux besoins et il faut toujours négocier. Nous continuons à batailler pour pouvoir garder de la visibilité et de l’espace d’enseignement. Notre stratégie est de développer plus d’enseignements intégrés dans une perspective intersectionnelle. Je collabore avec des collègues qui thématisent par exemple le racisme dans les soins et on travaille à conjuguer le genre ou le sexisme à d’autres thématiques pour sortir de ces enseignements spécifiquement médecine et genre.
Quels sont les défis pour intégrer les notions de sexe et de genre dans les enseignements ou les pratiques pédagogiques ?
Francesca : On peut être sommairement d’accord sur la distinction pour pouvoir en discuter : dans le monde contemporain, du moins dans le nord global, on peut dire que le sexe tire du côté biologique et le genre du côté social. Mais ce sont deux notions que l’on doit historiciser : par exemple dans l’un de mes cours, centré sur les questions de genre en santé, je montre que ce concept de genre est arrivé dans les années 1950 via la médecine. Mais avant, quand on disposait seulement de la notion de sexe, ce n’est pas qu’il n’y avait pas de monde social, bien au contraire ! La notion de sexe suffisait largement pour parler aussi du social. A un moment donné, on a eu besoin d’en avoir une autre parce que le sexe a été progressivement réduit par la biomédecine à une dimension biologique. Cet écrasement du sexe du côté biologique a rendu nécessaire l’invention d’une autre notion pour qu’on puisse à nouveau parler de social. Nous avons depuis les années 50 deux notions qui restituent ce binôme biologie et société. C’est un compromis épistémologique qui est d’ailleurs en train de bouger puisque même la biologie commence à questionner la dimension strictement biologique du sexe.
Joëlle : Cette discipline médecine et genre pourrait être catégorisée comme une discipline médicale destinée à produire des outils. Elle vient des États-Unis, de Gendered Innovations à Stanford et des Instituts de recherche en santé du Canada, en passant par la Charité à Berlin. Cette distinction sexe-genre, biologique-social est posée, définie un peu, mais très peu questionnée. Elle a été créée pour permettre de distinguer les effets sociaux des différences hommes-femmes qu’on observe dans la santé et sortir d’interprétations biologisantes ou essentialistes de certaines différences hommes-femmes. C’est une discipline biomédicale qui repose sur une recherche, notamment aux États-Unis, sur la différence des sexes, sex as a biological variable. En Europe, on intègre davantage les notions de sexe, genre et intersectionnalité, mais ça reste basé sur cette recherche biomédicale des différences. Notre enseignement est parti de là, et nous utilisons cette distinction sexe et genre. Mais Carole Clair et moi la questionnons régulièrement : est-il utile de la proposer ? On la pose au début comme notion conceptuelle et ensuite, on revient à travers les différents cours pour montrer en quoi cette distinction, de façon opérationnelle, ne fonctionne pas très bien, pour la raison que le biologique est lui-même façonné par le social d’une part, et que les deux influences sont trop intriquées pour être distinguées. On présente des exemples pour montrer comment le social entre sous la peau : l’ostéoporose n’est pas que le fruit d’une influence hormonale, il y a toute une série de comportements en santé qui expliquent que les risques sont plus ou moins élevés. On commence par cette distinction pour poser le socle et ensuite, on ajoute cette complexité, que ce soit à travers l’intersectionnalité ou à travers cette imprégnation du biologique par le social.
Comment aborder la complexité épistémologique entre sexe biologique et genre social dans l’enseignement ? Quels sont les outils pédagogiques permettant d’éviter qu’un enseignement du genre ne devienne un régime de vérité ou ne favorise des stéréotypes ?
Francesca : La solution à ce dilemme passe par l’intersectionnalité. Il faut introduire une perspective intersectionnelle, ajouter d’autres informations sur les patient·es comme l’origine, la classe sociales, le parcours migratoire, l’âge, etc. Avec plus d’éléments, on distingue mieux ce qui relèverait du biologique ou du social. On l’a vu avec une recherche sur l’enseignement à Unisanté à laquelle j’ai participé. Dès qu’on amène la complexité du social en disant une femme, un homme, ce n’est pas une catégorie qui a du sens parce qu’une femme d’origine sociale modeste plutôt que de l’élite, ce n’est pas la même femme, ça permet de comprendre que cette division homme-femme n’a pas de sens et qu’elle ne résiste à aucune des données relatives à la clinique. C’est facile d’amener l’intersectionnalité, en tout cas dans l’enseignement. La recherche qui a démarré depuis avril sur le PNR avec Joëlle va nous permettre d’avoir des outillages d’ici quelques années. Nous allons notamment questionner les manières de faire du passé et celles d’aujourd’hui. Une de nos hypothèses, c’est qu’au cours du temps, on a réduit cette dimension sociale de plus en plus et que les outils cliniques pour obtenir des informations sur les patient·es se sont trop simplifiés. Il y a plusieurs raisons, y compris le néolibéralisme en santé. Pour être opératif et opérative, pour pouvoir saisir dans la clinique ce qui relève exclusivement du biologique et du social, les étudiant·es ne peuvent se contenter de ces deux catégories. Nous sommes sur l’implémentation en sachant que la question du genre en médecine est très actuelle, avec les avantages et les inconvénients de ces processus d’institutionnalisation : s’ils sont très positifs dans l’absolu, ils amènent aussi des financements sans qu’on n’ait pris le temps de former les personnes.
Joëlle : Dans un de nos cours, nous utilisons l’approche réflexive des sciences sociales. Nous invitons les étudiant·es à se positionner socialement et à réfléchir à la façon dont ce positionnement, que ce soit le genre, la classe, l’âge ou toute autre dimension, influence les représentations du monde, de la santé, des maladies et la relation aux patient·es dans une consultation. Les étudiant·es sont moyennement à l’aise avec la complexité que se poser ces questions amène et sont plutôt heureux·es d’avoir un espace pour parler de cette complexité, des affects, de leur ressenti face à des patient·es qui leur ressemblent plus ou moins, de la façon de gérer ces émotions, le corps, l’intimité. J’y vois des façons de travailler ces notions de genre plutôt qu’à travers des cours théoriques, même s’il existe un besoin, une demande d’amener certaines informations. A travers cet exercice de dialogue, d’approche réflexive, on arrive à amener de la complexité et à éviter ces régimes de vérité ou des discours qui iraient dans le sens qu’il faut traiter les femmes d’une façon et les hommes d’une autre.
Un des effets de cette discipline médecine et genre, c’est ce discours souvent véhiculé actuellement qui suggère que les femmes ont des symptômes différents en cas d’infarctus. Or, dans la grande majorité des cas, les femmes n’ont pas des symptômes différents des hommes. Il existe des symptômes dits atypiques qui ne sont pas des douleurs dans la poitrine et la mâchoire qui irradient dans le bras gauche. Ces symptômes atypiques sont moins courants, mais lorsqu’ils interviennent, c’est plus fréquemment chez les femmes. Il reste que les femmes ont, en grande majorité, les mêmes symptômes que les hommes. Certaines équipes tentent d’examiner si les femmes ne manifesteraient pas les mêmes symptômes oralement mais ne seraient pas entendues ou entendues différemment de la part des soignant·es, ce qui pourrait expliquer le retard diagnostic observé chez les femmes. Ont-elles des façons d’expliquer leurs symptômes qui permettent déjà de faire des liens avec d’autres moments de vie ou du stress qui induisent en erreur les soignant·es ? Il y a beaucoup de questions autour de la prise en charge différenciée entre les femmes et les hommes pour nous éloigner de ce discours simpliste des symptômes différents.
Francesca : Il y a des discours en médecine de genre qui créent de nouveaux stéréotypes. Il faut rester vigilant·es puisque ça véhicule de fausses informations qui peuvent être dangereuses pour la prise en charge de personnes. Un autre outil pour défaire ce régime de vérité, c’est de parler de masculinités. Le discours souvent véhiculé, c’est qu’en médecine, on s’est toujours occupé des hommes et très peu des femmes. Or, c’est l’inverse : si on regarde l’histoire de la médecine, on constate qu’elle a été construite sur les corps subalternes dont celui des femmes. Ce n’est que récemment, dans la deuxième partie du XXe siècle, qu’elle s’est centrée sur les hommes. Il manque des données sur les maladies spécifiques aux hommes et les taux de mortalité sont encore très importants. Aborder toutes ces questions sous l’angle de la masculinité permet à nouveau d’amener la question du genre, de dire : attention, ne biologisons pas, puisque les hommes aussi il faut les considérer à partir d’une dimension genrée. Il y a des problématiques qui demeurent très importantes sur la santé masculine également.
Comment l’identité sexuelle et les questions LGBTQIA+ sont-elles prises en compte ?
Francesca : Pour moi, les questions LGBTQIA+ sont forcément incluses dans les gender studies. Dans cette rencontre avec la Faculté de médecine, c’est quelque chose dont j’ai pu prendre la mesure. Avec le Groupe médecine, genre & équité, nous avons mené une enquête il y a trois ans sur les enseignements de genre et sexe à la faculté. Nous avons demandé aux enseignant·es, pour la plupart médecins, de quelle manière elles et ils pensaient le sexe et le genre. Résultat : le genre est surtout perçu comme « identité de genre ». Cette distinction sexe-genre a occulté complètement la dimension sociale du genre. Au départ, en sciences humaines et sociales, le genre était la dimension sociale, y compris la dimension des orientations et des identités, alors que maintenant, même dans certaines propositions que nous avons reçues pour le colloque, le genre vient parler de l’identité comme si le genre comme questionnement de la différence sociale homme-femme n’existait plus du tout. C’est important de rappeler que le genre, c’est aussi la construction sociale du sexe et pas seulement l’identité de genre et que pour parler d’identité de genre il faut dire « identité de genre » pas seulement « genre ». Nous avons dû nous outiller différemment pour expliquer ce que nous faisions, accepter à nouveau des compromis et finalement accepter que, par convenance, on peut utiliser ce double registre sexe-genre, mais que si on gratte, on peut aller plus en profondeur.
Joëlle : Quand j’ai rejoint Carole Clair, on nous reprochait d’être très binaires homme-femme et de peu intégrer les dimensions LGBTQIA+. Dans la Faculté, il y a d’autres personnes, notamment Raphaël Bize et Patrick Bodenmann, qui travaillent sur ces thématiques et nous avions séparé nos champs de travail. A présent, nous collaborons très régulièrement, notamment pour l’enseignement, afin d’assurer un discours harmonisé pour les étudiant·es. Notre approche du genre était plutôt binaire, en effet, car les données en santé sont majoritairement binaires, mais les normes et les stéréotypes de genre sont très binaires aussi. J’ai l’impression qu’il faut à nouveau renforcer l’aspect du genre comme un système qui façonne la vie des personnes et qui infuse les aspects socio-structurels qui influencent les comportements en santé, l’accès aux soins etc. Nous intégrons cette thématique et ces questionnements pour sortir de la binarité hommes-femmes et nous insistons pour inclure les dimensions structurelles et éviter de rester au niveau des identités. C’est dans ce cadre-là que nous avons pensé le colloque de mars 2026. Dans l’enseignement, devrions-nous remettre en question cette distinction sexe-genre, biologique-social, voire ne plus l’introduire dès le départ ? Comment éviter de reproduire une distinction ? Les étudiant·es en médecine ont l’habitude d’une pédagogie basée sur l’appris par cœur et désirent avoir des informations directement applicables dans la pratique clinique. Un cours qui a lieu pendant les stages nous permet de travailler sur les normes de genre et les biais implicites et de comprendre comment les étudiant·es imaginent des prises en charge différenciées ou non en fonction du sexe des patients. Les étudiant·es mobilisent alors des savoirs perçus comme biologiques mais ne savent pas très bien comment mobiliser les aspects sociaux. Les étudiant·es ne savent pas quoi faire de ces concepts de distinction biologique-social et ont tendance à se rattacher plutôt à l’aspect biologique parce qu’il semble plus facile à mobiliser alors que le social introduit une complexité qui effraie un peu.
Francesca : Pour revenir sur le colloque du 20 mars, nous avons reçu les propositions et les avons examinées avec les collègues. Nous avons essayé d’en retenir le plus possible pour amener une pluralité de perspectives. Ça va être très utile et intéressant puisque nous avons reçu des contributions issues des sciences humaines et sociales et de la biomédecine. Nous sommes très contentes parce que c’était vraiment ce dialogue que nous recherchions et qui s’annonce réussi, en tout cas sur le papier. Nous verrons de quelle manière nous parviendrons à échanger et s’il y aura une écoute mutuelle ou non.
Références
- Francesca Arena : Les usages du genre en santé : de la nécessité de former les enseignant·es. In : Sciences sociales et santé, 2025, vol. 42, n° 4, p. 75–82.
- Francesca Arena, Elisa Geiser, Silva Auer, Carole Clair, Joëlle Schwarz : Reflexivity and positionality applied to medical practice: a study on implicit gender bias with medical students in a Swiss university. In : International Journal for Equity in Health, Volume 23, article number 132, (2024).
Date de publication:
17 mars 2026
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