Écriture inclusive ou français inclusif?

DébatAnalyse

Vanessa Glauser octobre 2019

Le mouvement #MeToo a relancé de manière particulièrement virulente le débat de l’égalité homme-femme dans la langue française. Dans la presse, ce débat a surtout pris la forme d’une controverse autour de la question de l’écriture inclusive et des conventions orthographiques, notamment celle du point médian. Mais en marge de cette focalisation des médias, il y a un deuxième débat qui va au-delà de l’égalité homme-femme et qui porte sur la grammaire non-binaire et la création d’un genre neutre en français. Ce deuxième débat est rarement abordé dans les médias et n’est pas pris en compte par les institutions publiques. Cependant l’opposition virulente à l’écriture inclusive et le silence face à la question de la grammaire non-binaire proviennent tous les deux d’une même conception de la langue. Je tâcherai ici d’expliquer cette conception langagière et de proposer une autre manière de comprendre la langue et son rapport aux genres. Ceci me permettra de partager ma propre expérience de l’enseignement du français langue étrangère et de souligner l’importance de créer les possibilités d’une grammaire inclusive pour nos étudianz*.

N.B. : Pour exprimer le genre neutre (signalé par un astérisque), je suis les pratiques proposées par lu* linguiste Alpheratz et expliquées sur su* site, sous la rubrique « Linguistique ». Alpheratz y propose une grammaire pour le français inclusif qui est déjà utilisé par certainz* locutaires* mais qui peut aussi s’apprendre et s’enseigner.

Le débat médiatique récent centré sur la question de l’écriture inclusive a été déclenché avec la publication d’un manuel inclusif en 2017. La maison d’édition Hatier a publié un manuel pour les classes de CE2 qui mettait en pratique les principes du Haut Conseil de l’Égalité, c’est-à-dire la féminisation des noms de métiers, l’usage du point médian et l’accord de proximité. C’est avant tout l’emploi du point médian qui a retenu l’attention du public, tout particulièrement la phrase suivante citée à de nombreuses reprises : « Grâce aux agriculteur·rice·s, aux artisan·e·s et aux commerçant·e·s, la Gaule était un pays riche ». Là où les critiques ont surtout vu une convention d’écriture ridicule et peu praticable, les auteur·e·s du manuel ont voulu défaire le statut de sujet présupposé qui revient aux hommes et inscrire les femmes dans la langue et dans l’histoire de la France. Suivant la publication du manuel scolaire, une tribune dans slate.fr signée par 314 enseignant·e·s a mis en avant un programme pédagogique qui partage le même souci de l’égalité homme-femme. Les 314 enseignant·e·s se sont engagé·e·s « à ne plus enseigner la règle de grammaire résumée par la formule le masculin l’emporte sur le féminin » mais à prôner l’accord de proximité (ou l’accord de majorité ou de choix). C’est-à-dire : plutôt que d’enseigner qu’un adjectif ou un participe passé s’accorde au masculin dès qu’un des référents est du genre masculin, ces enseignant·e·s proposent désormais à leurs élèves d’accorder l’adjectif ou le participe passé avec le genre du mot qui est le plus près de celui-ci. Le but est de ne plus considérer le masculin comme une forme par défaut et de donner une place équivalente au féminin. Ces revendications pour promouvoir l’égalité homme-femme à travers la langue n’ont pas seulement été jugées ridicules mais ont aussi été attaquées avec virulence de toutes parts. Des membres du gouvernement (notamment le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer), des universitaires, et les membres de l’Académie Française se sont prononcés contre l’écriture inclusive et l’ont dépeinte comme un danger pour la langue et son apprentissage. L’Académie Française est même allée plus loin en affirmant que l’écriture inclusive constituait un « péril mortel » pour la langue française.

Parallèlement à ce débat médiatique centré sur l’écriture inclusive, on assiste à de nombreuses revendications pour l’introduction d’un genre neutre en français. En France, au Canada, et aux États-Unis, de nombreuz* professaires*, linguistes, et activistes tels qu’Alpheratz à la Sorbonne, Alexandre Baril à l’université d’Ottawa (voir sa vidéo très pédagogique à ce sujet), ou encore Kris Knisely à l’université d’Arizona proposent des stratégies grammaticales pour faire une place au neutre au sein de la langue française, tout en promouvant la déneutralisation du masculin, initié par l’écriture inclusive. Concrètement cela veut dire qu’als* proposent d’utiliser un genre neutre et des mots épicènes lorsque c’est possible. Ces propositions sont déjà mises en pratique par de nombreuz* locutaires* et utilisées sur les réseaux sociaux, dans des romans et des publications (notamment sur le site d’Alpheratz). Des sites web comme « La Vie en Queer » ou celui de l’association « Divergenres », proposent par exemple des tableaux grammaticaux et des lexiques de français neutre et inclusif, ce qui montre bien que ces changements sont déjà en plein essor.

Cependant, même les personnes qui se montrent favorables à l’écriture inclusive dans la sphère publique francophone ne semblent pas prendre au sérieux ces changements linguistiques qui sont déjà en cours. Dans un entretien sur France Culture avec Alpheratz et le linguiste Bernard Cerquiligni, les intervenants sont touz* d’accord que le fait de traiter le masculin comme neutre pose problème, mais l’animatrice et le linguiste Bernard Cerquiligni restent perplexes devant l’usage du pronom non-binaire « al ». Lorsqu’Alpheratz explique qu’al* choisit d’utiliser ce pronom neutre, l’animatrice affirme que « le neutre n’existe pas pour l’instant en français ». Si elle peut admettre de changer l’écriture en utilisant le point médian ou une règle grammaticale en suivant l’accord de proximité, elle ne peut pas concevoir cette modification supplémentaire de la structure de la langue. Alpheratz y répond en disant « cela existe, j’existe, je suis là » (49:45). Pour al*, la structure sociale et la structure langagière sont inséparables, et al* revendique sa présence au sein des deux. Cependant, l’échange montre bien à quel point il est difficile d’accéder à cette inclusion dans l’espace public. Pour arriver à un véritable français inclusif comme l’appelle Alpheratz le chemin est encore long.

C’est une conception très spécifique de la langue qui rend si difficile pour beaucoup le fait d’envisager un changement des structures linguistiques et qui rend même l’usage du point médian ou de l’accord de proximité parfois inconcevable. Cette conception de la langue est particulièrement clairement expliquée par la linguiste et professeure émérite Danièle Manesse. Selon elle la langue ne peut pas représenter le monde de façon mimétique et toute volonté de changer le monde à travers la langue est donc fondamentalement erronée : « La grammaire n’est pas le calque du monde, la réalité concrète de la vie; l’anglais ou le coréen ne sont pas plus « féministes » que le français parce qu’ils n’ont pas de genre. […] toute langue me permet de dire mon expérience, en m’imposant ses formes ». Pour Manesse, le rapport de la langue au monde est arbitraire et chaque langue, à travers ses différentes contraintes, offre un moyen de communication normé mais accessible à tous les locuteurs·trices hommes ou femmes. Puisque ces contraintes ne font pas obstacle à la communication et existent inévitablement, tenter de changer la langue est inutile et, pire encore, vouloir changer la langue pour changer le monde ne peut qu’échouer.

Manesse et d’autres opposants à ces modifications grammaticales ont certes raison que la langue n’est pas « le calque du monde » et qu’elle ne représente pas la réalité de façon mimétique, mais cela ne veut pas dire que la langue ne maintient pas des liens puissants avec la réalité qu’elle nomme et décrit. La langue construit ce que nous appelons la réalité ou le monde, c’est-à-dire qu’elle construit la manière dont nous comprenons notre vécu, établissons des catégories pour le représenter et le communiquer à autrui. Implicitement, Manesse admet ce pouvoir de la langue lorsqu’elle parle de l’histoire de la langue et explique que toutes les langues fonctionnent sur des catégories dualistes héritées du patriarcat : « le français est une langue indo-européenne, et toutes les sociétés indo-européennes sont des sociétés patriarcales ». Ce qu’elle omet de dire explicitement, c’est que la langue a participé à la création de cette société patriarcale et alimente les structures dualistes sur lesquelles elle est basée. Le fait que le masculin est toujours la forme choisie par défaut puisqu’elle est linguistiquement parlant non-marquée (c’est-à-dire sans désinence particulière et toujours plus simple que le féminin) est une manière de construire et de maintenir une structure sociale où les hommes sont aussi désignés comme la norme par défaut. L’écriture inclusive veut changer le statut de la femme en changeant la manière dont sa position est représentée dans la langue. Quant au français inclusif il propose de changer le statut de touz*, non seulement en détrônant le masculin comme forme par défaut mais en sortant de la binarité masculin-féminin, norme-exception. Ce changement n’est pas une revendication élitiste, réservée à un petit nombre, mais bien un changement inclusif qui permet à touz* une expression plus juste et plus représentative de la réalité des expériences vécues.

A travers mon expérience en tant qu’enseignante du français langue étrangère, j’ai pu observer à quel point ce changement est crucial pour permettre non seulement à çauz* qui parlent déjà mais aussi à çauz* qui apprennent la langue de trouver leur place au sein de celle-ci et à construire un monde dans lequel als* peuvent exister. L’année dernière j’ai enseigné un cours d’introduction à la langue française en Californie en utilisant un manuel qui ne féminisait pas les noms de métiers, qui n’utilisait pas le point médian, et n’envisageait pas la question d’un genre neutre. Pour une classe de huit étudianz* où une personne utilisait le pronom « they » en anglais et où tout le monde avait des connaissances ou des amiz* qui s’identifiaient en tant que personne non-binaire, la présentation grammaticale du livre suivant les règles traditionnelles était plus une source de problèmes que de clarté. Comment est-ce que ces étudianz* venant d’un système langagier et d’une expérience vécue où l’usage du « they » était de l’ordre du quotidien pouvaient-als* trouver leur place en français avec le système existant ? Et comment pouvaient-als* donner voix à leurs relations et leur vécu en français ? Avec l’aide de collègues, notamment de Cécile Tresfels, désormais professeure à Williams College, j’ai pu compiler un ensemble de ressources à partager avec la classe et établir des formes et des structures grammaticales que touz* pouvaient utiliser au cours de leur apprentissage. Cette conception de l’enseignement du français se fonde sur une vision de la langue différente de celle défendue par Manesse ou par les membres de l’Académie française. Plutôt que de considérer ces élèves non-binaires comme exceptions face à une norme représentée par un locuteur masculin et français de l’hexagone, cette pratique implique de considérer touz les locutaires* comme faisant partie intégrante de la communauté langagière. Et de voir l’opportunité qu’als* donnent à touz pour participer linguistiquement aux riches transitions sociétales que nous traversons.

Date de publication:

03 octobre 2019

Dans la catégorie:

Disciplines:

Auteur·e·s:

Vanessa Glauser