Stonewall 50 ans après. Héritages et constructions mémorielles des émeutes de 1969

Colloque international, Université Paris-Est Créteil / IMAGER (EA 3958), Université Paris-Dauphine (Paris-Sciences-et-Lettres) / IRISSO, 3-5 juin 2019

Dans la nuit du 27 au 28 juin 1969, des client.e.s gais et trans du Stonewall Inn, un bar de Greenwich Village à New York refusent de se soumettre une fois de plus au harcèlement policier dont ils et elles étaient régulièrement victimes. Pendant cinq jours, le quartier vit au rythme des affrontements entre les forces de l’ordre et les manifestant.e.s. Dans les semaines et les mois qui suivent, la contestation renforce des mouvements naissants qui se constituent en tant que force politique exigeant la "libération gaie". Les événements sont commémorés un an après avec l’organisation du Christopher Street Liberation Day, qui est à l’origine des marches des fiertés LGBTQ actuelles.

à l’occasion du cinquantenaire des émeutes de Stonewall en 2019, ce colloque se propose d’étudier l’héritage d’un événement majeur dans la constitution d’un mouvement LGBTQ aux états-Unis et dans le monde. Il a pour but d’interroger les processus de patrimonialisation et de mémorialisation, ainsi que l’héritage politique et les représentations culturelles et militantes de Stonewall.

En un demi-siècle, ces émeutes ont acquis aux états-Unis une dimension symbolique forte, une reconnaissance institutionnelle grandissante et font désormais partie du récit national. En 1992, une statue commémorative réalisée à l’occasion des 10 ans de Stonewall est installée en face du bar, au terme de plus d’une décennie de controverse new-yorkaise sur le bien-fondé de son emplacement. Lors de son second discours d’investiture, en 2013, le président Obama érige Stonewall en étape majeure du cheminement vers l’égalité, à l’instar de la conférence de Seneca Falls (1848) et des manifestations de Selma (1965) – emblèmes respectifs du féminisme suffragiste et du mouvement non-violent pour les droits civiques des Africain.e.s-Américain.e.s. En 2016, le lieu est classé monument national par le National Park Service. Quelles conceptions et quelles représentations de l’événement sous-tendent ces processus de consécration mémorielle? Quelle histoire lui fait-on raconter?

De nombreux éléments ont été mobilisés pour expliquer les émeutes et construire le mythe de Stonewall: la mort de Judy Garland, icône de la communauté gaie, le foisonnement militant des luttes africaine-américaine, féministe, pacifiste et de la Nouvelle Gauche, l’atmosphère rebelle des années 1960 qui incite les femmes et les hommes homosexuel.e.s, bis et trans à refuser de se soumettre, l’apparition d’une militance homosexuelle plus radicale. Ce colloque propose de revenir sur la lecture de l’événement que proposent les travaux de chercheur.se.s indépendant.e.s et universitaires (Armstrong, Carter, Duberman, Katz etc.), ainsi que les récits biographiques et autobiographiques, afin de saisir la place qu’ils donnent à la parole des protagonistes des émeutes et de la libération gaie.

Il est désormais établi que des événements similaires avaient eu lieu avant ceux de New York, que ce soit à San Francisco lors d’un bal costumé du jour de l’an 1965 ou à la Compton’s Cafeteria l’année suivante, ou à Los Angeles au Black Cat en 1967 et même, dès 1959, chez Cooper’s Donuts (Armstrong et Crage, Bullough, Faderman et Timmons, Stryker). Le contexte politique et social, les capacités mnémoniques locales et la résonance cognitive peuvent expliquer pourquoi Stonewall a pris le pas sur ces événements antérieurs (Armstrong et Crage). Pour autant, ces explications n’épuisent pas l’importance de Stonewall dans l’histoire et l’historiographie LGBTQ: par-delà les démythifications qui s’imposent, que reste-t-il de la valeur tant heuristique que mobilisatrice de cet événement? Comment et pourquoi les militant.e.s se l’approprient-elles/ils, à New York et ailleurs? Qu’en est-il des liens entre la libération gaie et les cultures et mobilisations lesbiennes? Dans un espace militant fortement influencé par les idées et les mobilisations féministes, on pourra aussi s’interroger sur les éventuelles différences genrées dans l’usage qui est fait de la mémoire de Stonewall.

Les manières diverses dont s’écrit l’histoire des émeutes trahissent des tensions durables au sein du mouvement LGBTQ états-unien. Alors que les émeutier.e.s incluaient nombre de prostitué.e.s, de drag queens, de personnes trans et racisées, les mouvements post-Stonewall ont blanchi, cisgenrisé, masculinisé l’événement, et l’ont déconnecté de ses instigateur.rice.s trop voyant.e.s. Par exemple, Marsha P. Johnson et Sylvia Rivera, deux activistes trans respectivement noire et latina, étaient en première ligne face aux forces de police, mais leur rôle a longtemps été occulté et elles ont été exclues de la commémoration annuelle dès 1973. A contrario, les relectures ultérieures leur ont permis d’accéder depuis la fin des années 1990 à un statut quasi héroïque, Sylvia Rivera ayant par exemple depuis 2005 une rue à son nom en plein Greenwich Village. Cette patrimonialisation des protagonistes les moins respectables, les moins convenables traduit-elle une reconnaissance ou une récupération?

Paradoxalement, alors que Stonewall était un acte de désobéissance et de rejet de l’autorité étatique, l’événement a été revendiqué aux états-Unis comme le point de départ de politiques de respectabilité et d’assimilation par les organisations plus conventionnelles (Human Rights Campaign, National LGBTQ Task Force). S’agit-il d’un hommage, d’une trahison, d’un détournement? à quel point la réinterprétation et la réappropriation de Stonewall résultent-elles de stratégies visant sciemment à le rendre inoffensif et à euphémiser son caractère rebelle et contestataire? De la même manière, la transformation des marches des fiertés LGBTQ en parades divertissantes et en événements commerciaux peut être analysée en miroir de cette réécriture. Comment s’est concrètement opéré le glissement d’émeutes mues par un rejet du contrôle social et policier vers des discours homonationalistes (Puar) et homonormatifs (Duggan)? Comment les revendications révolutionnaires post-Stonewall se sont-elles transformées en politiques identitaires fondées sur le conformisme et la gestion de la diversité (Ward)?

Ainsi, la concurrence des récits se matérialise dans les polémiques entourant les représentations de l’événement dans les productions culturelles, notamment audiovisuelles comme les films éponymes de Nigel Finch (1995) et de Roland Emmerich (2015). à l’invisibilisation de certain.e.s protagonistes s’est ajouté un vif débat sur la question de savoir qui est légitime pour écrire la mémoire de Stonewall: la controverse qui a opposé en 2017 Reina Gossett à David France au sujet de leurs documentaires respectifs, Happy Birthday Marsha! et The Life and Death of Marsha P. Johnson, et qui a vu la première accuser le second de s’être approprié sans son accord tous les bénéfices de son travail de recherche, a mis en lumière des conflits autour de la propriété des archives militantes. Comment ces débats traversent-ils les évocations de Stonewall dans la culture populaire, de la chanson à la bande dessinée et les séries (en prise de vue réelle ou animées, télévisées ou diffusées en ligne), qu’elles soient parodiques, satiriques, commémoratives ou hagiographiques?

La critique de la marchandisation de la culture et de la mémoire LGBTQ ne doit pas occulter la place centrale des établissements commerciaux (bars, boîtes, saunas etc.) dans la construction communautaire (Chauncey, D’Emilio, Escoffier, Kennedy et Davis, Rupp et Taylor, Tamagne). Alors que ceux-ci tendent à disparaitre des grandes villes suite aux transformations des espaces urbains et des modes de sociabilité LGBTQ et que les dynamiques de gentrification qui avaient pourtant accompagné leur installation accélèrent aussi leur perte (Giraud, Ghaziani), ils jouent encore un rôle crucial en dehors des grandes métropoles et pour les personnes racisées (Mattson). Comment se départir de l’androcentrisme qui caractérise nombre de discours sur les lieux de sociabilité commerciaux? On pourra notamment réfléchir sur le sens peut-être différent qu’ils revêtent pour les hommes et les femmes LGBTQ. La tuerie d’Orlando en 2016 et la persistance des violences homophobes et transphobes rappellent que l’existence de ces lieux d’entre-soi communautaire est toujours un enjeu pertinent pour les mobilisations LGBTQ. Peut-il y avoir un autre Stonewall? Que ce soit aux états-Unis ou ailleurs, quelle est la place du politique, voire de l’infrapolitique (Marche, Scott), dans les établissements commerciaux LGBTQ?

Si Stonewall est mythique, c’est aussi parce qu’il dépasse très largement les frontières états-uniennes, dans un contexte géopolitique et économique mondial où le soft power américain le dispute à la force de frappe de l’industrie du divertissement pour globaliser les modèles culturels. C’est pourquoi, loin de se cantonner au cas états-unien, ce colloque envisagera la réception et l’influence de Stonewall autour du monde pour saisir la circulation, la traduction, l’importation et la réappropriation, voire le rejet des pratiques communautaires et de l’imaginaire LGBTQ états-unien.ne.s issu de la libération gaie. Comment la mémoire des émeutes a-t-elle traversé les frontières? Quel en a été l’effet sur les mouvements naissants ou existants? Comment les rapports de domination (genre, race, classe) influent-ils sur les imaginaires et les pratiques militant.e.s d’occupation LGBTQ des espaces publics? Dans quelle mesure les instigateur.rice.s d’événements similaires ayant eu lieu dans d’autres pays se réclament-ils/elles de ceux de New York? Peut-on considérer que la notoriété de Stonewall "colonise" la mémoire des mouvements nés hors des états-Unis (Altman, Adam, Duyvendak et Krouwel, Encarnación, Prearo)? Le mythe Stonewall participe-t-il à la globalisation des identités sexuelles (Altman, Binnie, Puar, Drucker)? Les mêmes processus sont-ils à l’œuvre qu’il s’agisse de circulations entre pays dits du Nord ou entre les états-Unis et pays dits du Sud?

Dans un contexte politique états-unien et mondial toujours hostile aux minorités sexuelles et de genre, loin de s’enfermer dans une célébration univoque et téléologique des 50 ans de la "naissance" du mouvement LGBTQ moderne, ce colloque a pour but de porter un regard critique et distancié sur son héritage. Seront particulièrement bienvenues les communications s’appuyant sur un matériau empirique (archives, entretiens, ethnographie, littérature, cinéma, culture populaire), comparatistes ou inscrites dans une perspective intersectionnelle. Toutes les disciplines des sciences humaines et sociales sont concernées: études culturelles, géographie, histoire, langues, littératures et civilisations étrangères, science politique, sociologie.

Les propositions de communications pourront notamment porter sur les thèmes suivants:

  • écrire Stonewall: historialisation des émeutes;
  • Le mythe de Stonewall: mémorialisation et patrimonialisation;
  • Stonewall dans le monde: perspectives transnationales de la libération LGBTQ;
  • "Out of the bars and into the streets?": usages des établissements commerciaux;
  • Le devenir de Stonewall: quelles libérations LGBTQ?

Mots clés:

Assimilation; établissements commerciaux; homonormativité; intersectionnalité; LGBTQ; libération; marches des fiertés; mémorialisation; mouvements sociaux; patrimonialisation; résistances.

Procédure et calendrier:

Les propositions de communication, en anglais ou en français (approx. 500 mots), explicitant la méthodologie adoptée et les sources mobilisées, et accompagnées d’une courte biographie (5 lignes), devront être déposées avant le 15 octobre 2018 sur: https://stonewallat50.sciencesconf.org

Les résultats de la sélection seront communiqués le 15 novembre 2018.

Le colloque aura lieu à l’Université Paris-Est Créteil et à l’Université Paris-Dauphine les lundi 3, mardi 4 juin, et mercredi 5 juin 2019.

Contact et informations: stonewallat50gmailcom

Comité d'organisation:

  • Catherine Achin (Professeure de science politique, Univ. Paris-Dauphine)
  • Hugo Bouvard (Doctorant en science politique, Univ. Paris-Dauphine)
  • Karine Chambefort (Maîtresse de conférences en civilisation britannique, Univ. Paris-Est Créteil)
  • Guillaume Marche (Professeur de civilisation américaine, Univ. Paris-Est Créteil)
  • Antoine Servel (Maître de conférences en civilisation américaine, Univ. Paris-Est Créteil)

Date de publication:

03 juillet 2018

Délai:

15 octobre 2018

Thèmes: