Publication – GEF 7 | 2023 «Genre et évaluation»

Éditorial : introduction au numéro

Nathalie Sayac et Didier Chavrier

Au sein d’une société baignée dans une forme d’hybris évaluatif, dans une invasive obsession quantophréniste, les évaluations ont envahi l’ensemble du système scolaire. Si l’évaluation peut être, de prime abord, appréhendée comme une activité spontanée, omniprésente, « l’une des principales et des plus primitives opérations de l’esprit humain » (Hadji, 2012), elle n’en demeure pas moins un « acte par lequel, à propos d’un évènement, d’un individu ou d’un objet, on émet un jugement en se référant à un (ou à plusieurs) critère(s) » (Noizet & Caverni, 1978). Émettre un jugement demeure une tâche délicate impliquant une série de choix plus ou moins conscients et justifiés. Le jugement professoral conduit alors à plonger dans l’épaisseur et l’opacité des inconscients (Ardoino & Berger, 1986). Les critères explicités ne comptent bien souvent que pour une faible part dans l’appréciation, tandis que les critères « externes », le plus souvent implicites et mêmes parfois refusés par l’institution, détiennent un poids encore plus important (Bourdieu & Saint-Martin, 1975).

C’est dans ces espaces de subjectivité, consciente ou inconsciente, que peuvent se nicher des stéréotypes de sexe susceptibles de générer des pratiques évaluatives genrées, et donc inégalitaires entre les élèves selon leur sexe. En effet, comme Duru-Bellat (1990) et Mosconi (1994) l’ont montré dans leurs travaux, les attentes professorales se transposent naturellement au sein des processus évaluatifs, et celles-ci demeurent très souvent différenciées selon le sexe de l’élève et les disciplines enseignées. En effet, « pour qu’un comportement soit évalué, il faut d’abord qu’il soit « lu » par les maîtres, et cette lecture engage inévitablement toute « une théorie » implicite de la personnalité, lourde de stéréotypes, notamment pour les comportements des élèves selon qu’ils sont garçons ou filles » (Duru-Bellat, 1990). L’évaluation renforce ainsi un curriculum caché (Forquin, 1995 ; Isambert-Jamati, 1990 ; Perrenoud, 1993 ; Mosconi, 1994) pétri de stéréotypes de sexe.

Le rôle de l’évaluation se révèle être sous-considéré quant à son implication dans la construction des rapports sociaux de sexe et des inégalités scolaires. C’est donc au prisme du genre que nous proposons d’explorer, dans ce numéro spécial de la revue GEF, les inégalités scolaires liées à l’évaluation suivant qu’elles relèvent de jugements (axe 1), de représentations des élèves (axe 2) ou, plus globalement, de méthodes d’évaluation du système scolaire au niveau national ou international (axe 3).

Deux rubriques viennent enrichir ce numéro : la rubrique « Varia » comprenant l’article de Fatia Terfous, Fanny Dubois et Christine Amans-Passaga, portant sur l’évaluation d’un dispositif d’accompagnement pour la réussite des étudiant·es admis·es sous condition en première année de licence STAPS et celui de Camille Lavoipierre, qui aborde la question de la norme scolaire du vêtement et du contrôle différencié des corps dans un lycée général et technologique de banlieue parisienne. La rubrique « Entrevues » qui présente des réflexions autour des derniers ouvrages de Loïc Szerdahelyi et de Gilles Combaz.

Publikationsdatum:

17. Februar 2024

Institutionen:

Revue GEF - Genre Education Formation, Université de Genève