L’imaginaire des genres

Colloque international, co-organisé par le laboratoire Figura (UQAM) et l’UMR Litt&Arts (Université Grenoble Alpes)

UQAM, 28 et 29 mai 2020

Existe-t-il un imaginaire des genres (littéraires et artistiques) ? La question se pose dès lors que l’on cesse de définir ceux-ci, abstraitement, comme des ensembles de propriétés stables, ou de régularités partagées par des groupes d’œuvres, pour les envisager sous l’angle de leur pratique, de leur expérience. La généricité alors s’appréhende à travers une relation de sujet(s) à objet, que l’imaginaire, qui travaille les discours et les représentations, est susceptible d’investir de différentes façons.

Les approches communicationnelles de la littérature nous ont appris à considérer la généricité comme une médiation, un horizon d’attente : la fonction des genres, en ce sens, est pragmatique, ils sont un moyen de pré-compréhension ou de reconnaissance, ils constituent, pour les acteurs de la communication littéraire ou artistique, des opérateurs de cadrage à partir desquels s’établissent leurs expectatives réciproques. La pratique générique fait ainsi intervenir, chez l’auteur d’une œuvre comme chez son lecteur ou son spectateur, des compétences et des savoirs : ceux dont ils disposent sur les genres, et ceux que les œuvres elles-mêmes modélisent (voir R. Baroni et M. Macé [dir.], 2007). On avancera que l’imaginaire contribue pour une part notable à la constitution des horizons d’attente génériques, et qu’il est l’un des modes de connaissance en jeu dans la généricité.

C’est dans le domaine des études de genre (gender) que cette dimension imaginaire de l’expérience générique a été le mieux mise en évidence. Considérant le « genre des genres », Christine Planté a été amenée à proposer la notion d’imaginaire générique, modelée sur celle d’imaginaire linguistique : Anne-Marie Houdebine a ainsi désigné, comme on le sait, le rapport, via ses représentations, du sujet parlant à la langue, insistant sur le fait que cet imaginaire des locuteurs mêle aux normes linguistiques objectives des normes subjectives, parmi lesquelles prennent place des normes fictives ; Christine Planté appelle alors imaginaire générique les « représentations des sujets lisant et écrivant, nourries par toute une tradition critique, des stéréotypes culturels et des lectures largement partagées » (2012 : 288). Elle constate en particulier que les discours critiques sur la littérature, à partir du tournant des XVIIIe et XIXe siècles, ont souvent une vision « genrée » des catégories littéraires, construisant des fictions que contredisent parfois les données objectives : ainsi, l’épopée, l’histoire, seraient, selon ces représentations, masculines, et le roman, tout comme l’épistolaire, féminin… Il faut noter toutefois que dans la notion d’« imaginaire générique » telle que la forge Christine Planté, si l’adjectif « générique » peut dériver, de fait, des deux sens du mot « genre », il désigne surtout l’imaginaire du gender, c’est-à-dire les schèmes qui structurent l’opposition culturelle et sociale entre le masculin et le féminin. Si notre questionnement est, au fond similaire, il s’adresse principalement, on l’aura compris, aux genres comme formes du discours littéraire ou artistique, et s’étend aux différentes manières dont l’imaginaire intervient dans leur constitution ou leur perception.

Par imaginaire, nous désignerons, à l’instar d’A.-M. Houdebine, un mode de rapport d’un sujet à un objet (ici, la pratique des genres), dont la caractéristique est d’être « énonçable en termes d’images » (2012 : 10) ‒ on pourra prendre ce dernier mot dans tous ses sens : image comme représentation mentale, informée, à des degrés divers, par la mémoire, par le rêve, la rêverie ou le fantasme, mais aussi comme figure de rhétorique, ou encore, le cas échéant, comme image visuelle. Nous insisterons, de même, sur le fait que les représentations en jeu dans ce rapport sont à la fois sociales et subjectives, les unes et les autres ne pouvant guère se penser comme disjointes, nos imaginaires individuels se construisant aussi, selon la leçon de Castoriadis, « dans la communauté culturelle et dans sa transmission historique et sociale » (ibid.).

Nous pouvons ainsi nous demander, par exemple ‒ sans nous focaliser sur l’observation des représentations « genrées », mais sans non plus l’exclure ‒ comment l’imaginaire intervient dans l’activité de modélisation des genres, dans la construction de leurs filiations (on peut penser à celle qui fait dériver le roman de l’épopée), dans la formation d’axiologies (on sait qu’il y a de « bons » et de « mauvais » genres), ou encore comment il contribue à la recherche de positionnements dans le champ littéraire ou artistique (ainsi la nouvelle de l’époque romantique oscille entre affectation d’humilité (Nodier se dit « pauvre nouvellier ») et  aristocratisme revendiqué (celui de Balzac, entre autres, dans Les Fantaisies de Claudine). Nous pouvons nous pencher sur son rôle ‒ fondateur, alors, et non plus simplement médiateur ‒ dans l’émergence même des genres, comme nous y incitent les travaux Michel Fournier étudiant la formation et les transformations, au XVIIe siècle, de l’espace imaginaire du roman moderne. Nous pouvons supposer qu’il trouve un vecteur dans les modalités de leur production ou de leur réception (on a pu mettre en évidence, il y a peu, un « imaginaire sériel » [J. Fruoco, A. Rando-Martin et A. Laimé, 2017]), et sans doute aussi, si l’on suit la suggestion de Marie-Ève Thérenty (2009), ou celle d’Emmanuel Souchier dans ses travaux sur l’énonciation éditoriale (2007), dans leurs supports médiatiques…

Dans la perspective ainsi esquissée, l’imaginaire générique sera moins l’imaginaire véhiculé par les genres, que celui qui produit, construit la perception, le regard générique. Il ne faut toutefois pas trop se hâter de dissocier l’un de l’autre : ainsi, dans l’étude, qu’il a menée, de l’imaginaire générique du steampunk, Denis Mellier a montré comment l’imaginaire fictionnel de la machine, présent dans ce sous-genre contemporain « uchronique », caractérisé par la coprésence d’univers fictionnels du XIXe siècle, hétérogènes à l’origine (ceux de Verne, de Welles, de Conan Doyle…), était aussi celui du genre lui-même, lequel s’alimente de combustibles fictionnels divers pour construire un univers en expansion. On pourra, à sa suite, s’interroger sur les liens qui unissent ces deux aspects de l’imaginaire générique.

Cet imaginaire des genres est à considérer, en outre, sous son aspect pluriel : ce sont des imaginaires, qui, de fait, interfèrent, s’hybrident ou entrent en conflit dans la pratique et l’expérience génériques. Ainsi, les imaginaires auctoriaux, lectoriaux, éditoriaux en jeu dans la généricité peuvent, dans certains cas (celui des éditions illustrées…), entrer en concurrence, voire diverger. Ainsi, les imaginaires génériques se nourrissent souvent d’imaginaires médiatiques « allogènes », détachés des genres liés à leur medium d’origine : chez V. Segalen, l’image de la stèle informe la représentation du poème ; l’imaginaire du roman se trouve volontiers imprégné d’un imaginaire musical (M. Tournier, J.M.G. Le Clézio, P. Quignard…) ou cinématographique (Tanguy Viel). Ces imaginaires génériques sont, par ailleurs, susceptibles de varier selon les contextes culturels ou linguistiques : le cas des œuvres traduites, ou migrant d’un univers culturel à un autre, peut porter témoignage de ces confrontations d’imaginaires ou de leur croisements. Ajoutons que les imaginaires singuliers viennent s’affronter aux imaginaires collectifs ou entrer, avec eux, en dialogue. Prêter attention à la circulation, l’entrelacs et la concurrence de ces imaginaires est une manière d’approcher la vie des formes (ici, celle des genres), dans leur mobilité permanente…

La vie des formes s’appréhende aussi dans le temps. Les imaginaires génériques sont évidemment datés, à l’instar des discours et imaginaires sociaux qui produisent les genres. Ainsi, comme l’a souligné Matthieu Letourneux (2016), nos discours et nos imaginaires contemporains nous font rassembler dans la catégorie du « roman d’anticipation » des œuvres fictionnelles de la fin du XIXe siècle qui, au moment de leur apparition, se rattachaient à des ensembles génériques différents (le roman philosophique, ou le roman d’aventures fantastiques), et nous conduisent à les lire à travers le prisme du merveilleux scientifique, en oubliant que d’autres imaginaires les imprégnaient à leur époque, tel l’imaginaire spirite (Gautier, Villiers). Aborder les genres, littéraires ou artistiques, sous l’angle de leur imaginaire est ainsi un moyen de penser leur historicité, et une contribution aux réflexions d’une poétique historique.

Ces quelques directions de recherche sont indicatives et ne prétendent pas épuiser le sujet…

Les propositions de communication (300-500 mots) sont à envoyer à Chantal Massol (chantal.massoluniv-grenoble-alpesfr) ou à Véronique Cnockaert (cnockaert.veroniqueuqamca) avant le 15 janvier 2020.

Publikationsdatum:

14. November 2019

Deadline:

15. Januar 2020

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