L’allaitement comme enjeu féministe: corporéité, temporalité et normes sociales

Appel à contributions pour le numéro 40/1 2021 de Nouvelles Questions Féministes

Coordination: Alix Heiniger, Marianne Modak, Clothilde Palazzo-Crettol, Isabelle Zinn

Rares  sont  les  objets  qui,  comme l’allaitement,  cristallisent  autant  d’injonctions contradictoires et d’interdits sociaux à  l’encontre  des  femmes. Or la  recherche  féministe,  qui dès  les  années  1970 s’est largement penchée sur la santé reproductive des femmes et a donné lieu à une abondante littérature sur la maternité, n’a que peu abordé la question de l’allaitement, si ce n’est dans ses aspects de contraintes morale,  politique et  sociale. De  manière  schématique, le  débat  et la  littérature féministes portant  sur l’allaitement se  sont longtemps  divisés en  deux  pôles,  l’un  pointant l’allaitement  comme un possible fondement d’inégalités par le fait qu’il peut fragiliser l’insertion des mères dans l’emploi et prônant son remplacement par des aliments de substitution jugés tout aussi bons pour l’enfant, l’autre pôle célébrant la corporéité de la maternité comme source de pouvoir et d’autonomisation des femmes, ainsi que comme condition de l’attachement mère-enfant. Cette dichotomie est devenue insuffisante et insatisfaisante ne reflétant plus la pluralité du vécu des femmes. D’une part, parce que les raisons de l’engouement actuel des jeunes mères pour l’allaitement demandent à être analysées dans toutes leurs dimensions; d’autre part, parce que les institutions de santé publique qui, au nom du bien-être de l’enfant et de sa santé, véhiculent les  nouvelles  normes de  l’allaitement, semblent sous-évaluer et  considérer  comme  une responsabilité privée les conditions réelles dans lesquelles les mères peuvent répondre, ou non, à cette injonction. En effet, comment se déploie l’expérience concrète de l’allaitement, comment cette expérience se conjugue-t-elle avec la diversité et la variabilité des situations vécues par les femmes – en couple ou non, dans l’emploi ou non – face à des environnements plus ou moins soutenants? Quels vécus, quels soutiens,  quels enjeux  affrontent-elles?  A  quel  prix?  Alors  que,  dans  les  années  70,  les  mères  qui reprenaient leur emploi se voyaient immédiatement interrompre la lactation par les médecins, au nom de l’incompatibilité de la maternité et de l’emploi, elles sont de nos jours comme sommées de conjuguer les deux, au nom de la «conciliation famille-travail» et de la norme de bonne parentalité, ce qui complexifie d’autant les situations et stimule de nouvelles analyses par le féminisme matérialiste. Enfin, l’allaitement ne recouvre pas les mêmes significations, et il n’a pas les mêmes effets,en fonction des situations sociales, familiales, personnelles ou géographiques et des différents rapports de pouvoir dans lesquels s’inscrivent les mères. A titre d’exemple, la décision de poursuivre  l’allaitement  après  la  reprise  du  travail semble dépendre de leurs conditions d’emploi.

Les articles de ce dossier thématique viseront à explorer sous de nouveaux angles les modalités concrètes de l’allaitement et de ses usages avec un intérêt particulier pour les pratiques qui l’entourent: l’acte d’allaiter, bien sûr, et aussi les justifications de l’allaitement ou de son interruption négociées autant dans le couple qu’avec l’environnement familial et social; les formes de la division sexuée du travail induites par l’allaitement; ou encore les pratiques de sociabilité (internet, militantisme, amies, mères, sœurs et membres de la famille élargie) visant à soutenir ou non l’allaitement. Des contributions sur les aspects socio-économiques et législatifs de l’allaitement ainsi que les politiques en matière de santé publique sont aussi vivement souhaitées. Dans une perspective féministe, il s’agira d’examiner le rapport – d’adhésion comme de refus – des femmes à l’allaitement, non seulement le rapport direct, corporel, émotionnel, mais aussi en lien avec l’environnement dans lequel celui-ci se pose: entourages, corps médical, groupes de pression.

à travers ces questionnements, ce dossier thématique vise à faire dialoguer de manière diachronique et transdisciplinaire les travaux de chercheur·e·s qui ont investigué les pratiques d’allaitement dans leurs différentes facettes historique, sociologique, anthropologique, juridique, médicale, mais aussi, dans leur rapport aux institutions sociales et médicales.

Les contributions pourraient s’inscrire dans un des axes suivants:

1. Normativité de l’allaitement: normes médicales et injonctions bio-psycho-sociales

L’allaitement fait aujourd’hui, comme hier, mais de manière différente, l’objet d’attentions politiques et sociales particulièrement vives, qui se déploient autant dans les domaines de la prévention, des politiques sociales et de la parentalité, par exemple. Comment les institutions sociales et médicales et les professionnel·le·s s’emparent-elles de l’allaitement pour modeler les pratiques et les expériences parentales, celles des mères bien sûr mais aussi peut-être celles des pères; par quels canaux, avec quelle efficacité persuadent-elles les mères; comment les personnes visées adhèrent-elles ou non, ou incomplètement à ces injonctions?

2. Allaitement et emploi: cadre légal; usages des dispositifs et des techniques

Dans de nombreux pays, il existe aujourd’hui un cadre légal instituant le droit d’allaiter, ou de tirer son lait, au travail. Dans quelle mesure les employeurs sont-ils en accord avec la loi, et dans quelle mesure les mères connaissent-elles et utilisent-elles un tel droit? Ces dispositifs facilitent-ils le quotidien des mères ou produisent-ils de nouvelles contraintes, masquant éventuellement des lacunes dans le dispositif légal de protection des mères? Une analyse du processus de fabrication du cadre légal, de son effectivité et des enjeux qu’elle soulève serait particulièrement bienvenue. Par ailleurs, des analyses portant sur la question de l’usage d’une technologie relativement lourde (le tire-lait) dans l’allaitement seraient intéressantes pour questionner la norme du «naturel» qui l’entoure et le justifie, ainsi que pour questionner le lien d’attachement mère-enfant censé se construire par l’allaitement au sein.

3. L’allaitement, une composante de la bonne parentalité

L’allaitement engendre non seulement un rôle spécifique pour les femmes, mais il semble également attester de la bonne parentalité des deux parents, ce qui infléchit la décision d’allaiter. Dans quelle mesure la préoccupation paternelle pour l’allaitement se traduit-elle, ou pas, dans l’organisation familiale et la division des tâches au sein du couple parental? Comment se négocient, et avec quels arbitrages, les enjeux d’appropriation de l’enfant auxquels pourrait conduire l’allaitement? Comment les parents y résistent-ils éventuellement? Et comment, ces préoccupations, ces résistances, ces arbitrages sont-ils modelés par les différents rapports sociaux (de sexe, de race, de classe et d’âge) en acte dans les pratiques et les usages d’allaitement? Des études décrivant, dans toute sa diversité, la population des mères qui allaitent – qui sont-elles; de quelle marge de manœuvre disposent-elles dans la décision d’allaiter? – seraient bienvenues dans ce dossier thématique. De même, des analyses des différents enjeux devant lesquels sont mis les parents face à l’expérience concrète de l’allaitement, leur possibilité de s’approprier ou non cette expérience à leur profit, et les conséquences qui en découlent pour l’organisation du travail parental sont elles aussi souhaitées.

4. Professionnel·le·s de l’allaitement, groupes de pression et sociabilités autour de l’allaitement

Une multitude d’actrices et acteurs professionnel·le·s et privé·e·s interviennent auprès de la mère et, de nos jours, des parents, pour non seulement définir, mais aussi encadrer la manière d’élever, de soutenir, de nourrir un enfant, et tout particulièrement de l’allaiter. Sages-femmes, pédiatres, professionnel·le·s de l’action sociale, de l’éthique, du droit, psychologues, mais aussi activistes de l’allaitement constituent autant d’expert·e·s dont les savoirs et les soutiens sont mobilisés pour définir le bien de l’enfant et les conditions de sa réalisation. Ces savoirs «experts» peuvent par ailleurs se traduire en des injonctions contradictoires envers les femmes. Dans quelle mesure, parmi ces expertises, peut-on repérer des manières de défendre l’allaitement sans l’essentialiser? Est-il possible de le penser comme un vecteur d’émancipation de différents systèmes de domination –marchand, patriarcal– sans pour autant le réinscrire dans la naturalité?

Les propositions d’articles de deux pages sont attendues pour le 15 septembre 2019 en format Word, envoyées par mail à marianne.modakeespch. La 1ère version des articles retenus devra être soumise à la rédaction de NQF d’ici le 1er avril 2020. Le numéro sortira en 2021.

Publikationsdatum:

30. April 2019

Deadline:

15. September 2019

Themen:

Disziplinen:

Institutionen:

NQF - revue Nouvelles Questions Féministes(Schweiz)