Ignorance, pouvoir et santé: La production des savoirs médicaux au prisme des rapports de domination

Colloque à la MSH Paris Nord, 21-22 octobre 2019

Résumé

Ce colloque interdisciplinaire et international porte sur la production de l'ignorance, à partir d'études empiriques sur la thématique de la santé au prisme des rapports sociaux de domination. Il a pour objectif de montrer la richesse et la pertinence de l’étude de la production de l’ignorance pour penser les rapports de pouvoir à l’œuvre dans les mondes de la santé et de la médecine, grâce à la présentation de travaux partant de différents ancrages disciplinaires. C’est la diversité des manifestations de l’ignorance qui nous intéresse ici pour penser ses implications pour les corps et les sexualités: volontaire, organisationnelle, structurelle, ordinaire, etc.

La priorité est donnée aux approches sociologiques, anthropologiques et historiques, mais nous accueillerons aussi des propositions émanant de la géographie, de la science politique et de la santé publique.

Problématisation et propositions de communication

Ce colloque se propose donc de prolonger le dialogue entre les épistémologies de l’ignorance critiques des rapports de domination et les recherches empiriques sur la santé et de la médecine. Comment l’imbrication des mécanismes de production de l’ignorance et des rapports de pouvoir façonne-t-elle les corps, les sexualités et les subjectivités?

La production de l’ignorance n’est pas toujours liée à des systèmes d’oppression mais l’oppression fonctionne presque toujours à travers l’ignorance, c’est pourquoi nous sommes intéressées par des analyses des différents rapports de domination au prisme de la production de l’ignorance: genre, classe, race, âge, handicap, etc.

Nous pouvons soulever les questionnements suivants: Qui profite de la connaissance et qui profite de l’ignorance? Qui en fait les frais? Par quels mécanismes certaines catégories de population sont-elles discursivement et pratiquement construites comme ignorantes? Comment la production de l'ignorance configure-t-elle des rapports de domination et de résistance? En quoi la fabrication discursive ou matérielle de sujets ignorants constitue-t-elle un outil privilégié de la reproduction des inégalités et des rapports de domination?

Les propositions de communication pourront s’inspirer de la typologie proposée par Nancy Tuana (2006) des manifestations et des rouages de la production de l’ignorance, qu’illustrent les résultats de plusieurs études existantes prenant pour objet le lien entre production des (non)savoirs médicaux et rapports de pouvoir.
Elle distingue:

  • L’ignorance consciente, mais entretenue par l’indifférence de savoir («knowing that we do not know but not caring to know»)
    Nous pouvons citer ici comme exemple les travaux portant sur l’absence de recherches et de savoirs sur la contraception orale masculine (Oudshoorn, 2003), la fibromyalgie (Barker, 2005), le syndrome des ovaires polykystiques (SOPK), l’endométriose, ou la migraine (Kempner, 2014). Scott Frickel et al. (2010) proposent ainsi le concept de «undone science» pour désigner les domaines de recherche qui sont insuffisamment financés ou généralement ignorés. Nous pourrons nous interroger sur les contestations dont cette indifférence dans le champ scientifique ou médical peut faire l’objet.
  • L’ignorance «ignorée» en raison d’un système de savoirs, de croyances et d’intérêts empêchant la conceptualisation même de ces connaissances («we do not even know that we don’t know»)
    Par exemple, les recherches de Nancy Tuana ainsi que de Lisa Jean Moore and Adele E. Clarke permettent d’historiciser l’absence d’une véritable compréhension de la structure clitoridienne et de l’orgasme féminin (Tuana 2006; Moore, Clarke, 1995).
  • L’ignorance activement produite et maintenue pour répondre à des intérêts sécuritaires, politiques, ou économiques («they do not want us to know»)
    Cette définition correspond à la production volontaire d’ignorance ou à des mécanismes plus subtils, comme la gestion de savoirs dits «inconfortables» (Rayner, 2012; Heimer, 2012) pour ne pas en tirer de conséquences pratiques trop dommageables pour des intérêts autres que sanitaires. Nous pouvons penser aux débats publics récents autour du glyphosate, des perturbateurs endocriniens, ou des maladies professionnelles. Nous pouvons les prolonger par une analyse des rapports de force au sein de ces controverses, en mobilisant notamment la notion «d’épidémiologie populaire» (Brown, 1992), heuristique pour questionner les tensions entre expertise profane et expertise professionnelle profondément façonnées par les rapports sociaux de classe, de race et de genre.
  • L’ignorance volontaire caractérisée par une volonté de ne pas savoir («willful ignorance»)
    Nous pouvons penser ici à l’ignorance des dominant·e·s vis à vis du racisme ou du sexisme qu'ils et elles contribuent à reproduire, non comme un simple aveuglement dû à leur position sociale privilégiée, mais comme le produit d’un véritable travail d’acquisition et d'entretien (Sullivan, Tuana, 2007; Mills, 2007).
  • L’ignorance produite par la construction d’identités désavantagées sur le plan épistémique («ignorance produced by the construction of epistemically disadvantaged identities»)
    Cette catégorie est en lien direct avec celle «volontaire» des dominant·e·s. Les individus et les groupes construits comme indignes de confiance sont présentés comme des sujets non-sachants, à travers une délégitimation de leurs savoirs en raison de leurs modes d’expression ou de leur caractère inconfortable, comme l’ont notamment montré les travaux sur l’éthique du care (Gilligan, 1982).
  • L’ignorance bienveillante («loving ignorance»)
    Cette forme d’ignorance admet le caractère spécifique et non partagé de certaines expériences et encourage à une approche humble de l’altérité et de la différence, en reconnaissant que des modalités d’être dépassent la sienne propre, et ne peuvent toujours être comprises depuis sa position. Cynthia Townley argumente ainsi pour une réévaluation de l’ignorance comprise comme humilité et responsabilité dans les milieux féministes (2006).

Cette typologie non exhaustive présente un intérêt certain pour (ré)appréhender une recherche sous l’angle de l’ignorance et pour s’interroger sur les intérêts des usages critiques des épistémologies de l’ignorance dans le champ de la santé.

Sans s’arrêter à l’une ou l’autre de ces catégories, nous serions particulièrement intéressées par des contributions réfléchissant sur leurs points de rencontre et d’hybridation, en investiguant par exemple les frontières entre les notions afférentes à l’ignorance et leurs inscriptions dans cette typologie, comme le non-savoir, le mensonge, l’oubli, ou la fausse conscience. L’historienne Londa Schiebinger, dans un article sur les savoirs abortifs de l’aire caribéenne (2005), a par exemple montré comment l’ignorance activement produite peut se transformer en oubli ou ignorance ignorée: les connaissances et techniques liées aux procédés abortifs n’ont jamais été transférées du «Nouveau Monde» vers l’Europe; ignorées au 18e siècle, elles sont au 19e siècle largement oubliées.

Nous appelons surtout des contributions s’attachant à décrire les pratiques et les mécanismes par lesquels s’opère ces productions de l’ignorance, à partir de matériaux empiriques lus ou relus à l’aune de cette approche théorique.

Calendrier:

  • 20 juin 2019: Date limite de soumission des propositions (500 mots maximum)
  • 30 juillet 2019: Sélection des communications
  • 30 septembre: Envoi d’un support de la communication pour la discussion (10 pages maximum)

Les propositions sont à envoyer à ignorancecolloquegmailcom

Publikationsdatum:

27. Mai 2019

Deadline:

20. Juni 2019

Themen: